HISTOIRE

EXTRAITS DE L’ETUDE

LE SAINT-ESPRIT, UNE COMMUNE AU CŒUR DE LA MARTINIQUE
DES ORIGINES AU MILIEU DU XXe SIECLE

De
Vincent HUYGHUES BELROSE
Agrégé d’Histoire, Docteur en Histoire
Docteur d’Etat ès Lettres et Sciences humaines

A moins de 21 km de Fort-de-France, Saint-Esprit, tapie entre Ducos, Le François, les hauteurs boisées de Rivière-Pilote et du Vauclin, et les mornes de Rivière-Salée, compte près de 10 000 habitants sur les 2 375 hectares de son territoire, ainsi diminué au fil des vicissitudes du cadastre. Les mornes qui l’environnent de partout, en font une niche pour le bourg, dans cette cuvette traversée par deux rivières principales : la rivière des Coulisse, qui draine toutes les eaux  depuis la Montagne du Vauclin et la rivière des Cacaos. Elles se rejoignent à la sortie ouest du bourg pour ensuite traverser la commune de Rivière Salée et se jeter dans la baie de Génipa.

ORIGINE DE LA COMMUNE

Les trouvailles archéologiques de l’époque pré céramique dans des lieux comme Baldara, la Suin, Valatte, sur la route des roches gravées du sud témoignent de son passé amérindien. Les recherches effectuées laissent penser que sur les hauteurs devaient s’y trouver des « ichalis »,  jardins caraïbes situés beaucoup plus loin des habitations. En outre, on trouve des lieux  dits « Caraïbes » comme celui où se situe la vasque en contrebas du morne Baldara creusée dans la pierre et qui n’a pas encore révélée tous ses secrets.

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L’arrivée des colons à la Martinique va entraîner l’implantation progressive d’habitations vers le sud de l’île, entraînant la création du quartier des coulisses,  puis celle de la paroisse dont le père Jean-Joseph de SARRELOUIS,  capucin fondateur, signe, pour la première fois, le registre du Saint-Esprit le 4 juin 1758.

La commune, qui fut autrefois chef-lieu de canton, regroupant Ducos, Le François et Rivière-Salée, a conservé un certain cachet.

UN PATRIMOINE ENVIRONNEMENTAL ENCORE PRESERVE

La pression de l’urbanisation n’a pas encore trop entamé la luxuriance de la végétation spiritaine. L’habitat dispersé et les constructions nouvelles ne portent que partiellement atteinte à cette nature verdoyante qui participe de l’art de vivre spiritain. Une quiétude que l’on retrouve aussi bien dans le bourg que les campagnes et qui maintient solidement la tradition des jardins créoles autour des habitations.
Les cultures vivrières et maraîchères côtoient celles de la canne à sucre et de la banane, laissant tout de même une place à l’élevage bovin, ovin, avicole et autres. La commune reste ainsi fidèle à son passé de centre de production et de commerce même si elle a oublié ses célèbres foires agricoles du 19e siècle. D’après l’Almanach de la Martinique pour 1846, la foire commençait le dimanche de la Pentecôte et durait huit jours.

UNE  ARCHITECTURE CREOLE TOUJOURS PRESENTE

Peut-être est-ce dû à sa situation hors des grands axes routiers et des nouveaux temples de la consommation moderne que sont les centres commerciaux, le Saint-Esprit a conservé un style architectural spécifique et un art de vivre propre à son environnement et à son histoire. D’emblée, on est frappé par la cohérence du bourg qui concentre les principaux services. Il est rangé dans la catégorie de bourg urbain avec ses rues perpendiculaires jalonnées de maisons à étage souvent alignées dans les rues principales, et construites en bois, en pierre ou en brique aussi.
Les maisons du bourg cachent des arrières-cours où subsistent encore des petits jardins créoles.
Les impostes finement ornementées, les menuiseries ajourées, les lambrequins et fers forgés interpellent le regard.
Les persiennes en bois des portes et fenêtres, idéales sous ce climat tropical, permettent tout aussi bien une ventilation naturelle modulée que de maintenir la relation entre le milieu douillet de l’intérieur et les agitations de l’extérieur.
Une autre curiosité du bourg tient à ses couloirs étroits entre les maisons qui permettent de passer subrepticement d’une artère principale à une autre.
L’observateur remarquera le pavage en pierre de certaines voies du bourg, notamment celle reliant le presbytère à l’église, datant des années 1820-1826. Les portions de la rue Gueydon, face à l’église et de la rue Perriollat, elles aussi pavées, ont été recouvertes d’asphalte dans la seconde moitié du 20e siècle.
Hors du bourg, on trouve encore quelques vieilles habitations coloniales classiques avec une ornementation délicate, une véranda périphérique et une cuisine séparée de la maison.
Les chemins de campagne et les routes s’agrémentent de sacrés cœurs, de croix, d’oratoires, œuvres souvent de particuliers qui les entretiennent à leurs frais, les illuminent de cierges et les fleurissent.

LA VIE RELIGIEUSE
La vie religieuse spiritaine a toujours été intense et pleine de rebondissements dès l’origine. La vierge du Grand retour est aussi passée par là au début du siècle dernier.
Des événements multiples, climatiques avec les ouragans, choix définitif de l’emplacement  de l église des sept dons, agitations  de la période esclavagiste, la vie religieuse porte l’empreinte de fort attachement qu’on pouvait porter à la paroisse, comme l’illustrent les quatre cloches de l’église dont l’une d’elle nous vient du Caucase.
Par quel miracle,  cette commune du sud de la Martinique sertie au creux des mornes verdoyants rencontre-t’elle la Russie impériale?
Tout part de ’amitié entre deux hommes dont le destin avait croisé les chemins à la Martinique et qui se retrouvaient à nouveau dans d’autres circonstances.
Lors de la guerre de Crimée, l’abbé Fauveau  obtient de l’amiral Bruat, qu’on  envoie dans la commune de Saint-Esprit ou il avait exercé comme aumônier, une cloche de sept cent quatre-vingt kilos récupérée d’une église de la ville de Sébastopol pour en faire don à son ancienne paroisse.
Les deux hommes  avaient affronté ensemble des difficultés à la Martinique. Débarqué à  Saint-Pierre le 7 avril 1838, le père Fauveau  gagne le Saint-Esprit ou il exerce comme vicaire le lendemain de son arrivée à la Martinique, puis comme curé de la paroisse dès le 8 août 1838.
Il subit de nombreuses attaques du préfet apostolique Castelli et de son sous-préfet, l’abbé Jacquier, et est défendu par l’amiral BRUAT qui le présenta comme seul susceptible d’être à la tête du clergé colonial.
En 1848, Castelli et Jacquier sont rappelés en France.

Cette cloche  appelée  « La Sébastopol », par les paroissiens  portent deux  inscriptions en russe ainsi déchiffrés:

– « Par la grâce de Dieu cette cloche a été coulée pour le bourg cosaque de Vitezov pour l’église de Saint-Georges ».
– « Par la générosité des donateurs bénévoles (elle a été) coulée dans la ville de Stavropol au Caucase, dans l’usine de la commerçante Anna Eframova – année 1849 – poids 48 ponds 37 livres 790 Kgs ». Les mélomanes savent reconnaître le son spécial en « LA » de la ‘Sébastopol »
L’église vétuste ne pouvait accueillir dans le clocher cette noble dame par trop lourde. Descendue plusieurs fois suite aux vicissitudes du temps et des ouragans, elle put ainsi s’offrir aux regards de ceux qui tentaient de comprendre les écritures en russe qui l’ornaient. A la date de son arrivée à la Martinique, la construction d’une nouvelle église venait d’être commencée et ne s’acheva qu’en 1857. Lors des réparations effectuées en 1866, on s’inquiétait déjà de la résistance du clocher au poids des cloches et l’on tenta de le consolider, mais, en 1884, lors de nouvelles réparations, il fallut décrocher la Sébastopol.  L’ouragan août 1891, détruisait l’ancienne église du Saint-Esprit et obligeait à en construire une nouvelle. La première pierre n’ayant été posée qu’en 1903 et le clocher en bois achevé en 1907, c’est à cette date seulement que la cloche retrouva le Saint-Esprit. A la suite du cyclone de 1951, la Sébastopol dut être décrochée à nouveau.
Témoignage de reconnaissance de la commune: le 05 septembre 1853 le conseil municipal présidé par le maire Pignol appela la place face à l’église’ place BRUAT » Un décret impérial du 15 novembre 1853 confirma cette appellation.

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET SES PROLONGEMENTS SPIRITAINS.

Saint-Esprit eu sa place dans le mouvement révolutionnaire à la Martinique. Le 2 février 1793, Rochambeau gouverneur des Iles françaises du Vent  débarque à la Martinique, et  grâce à Bellegarde  mulâtre, ancien esclave au Trou-au-Chat, put mobiliser des troupes de nègres et libres de couleur dont des habitants de Saint-Esprit contre les aristocrates

« Le Blanc créole Jean André La Rochette fils[1], marié depuis 1786 au Saint-Esprit, conduit avec l’arpenteur blanc La Corbière une troupe d’esclaves enrôlés par Bellegarde à l’assaut des Trois-Ilets, où se trouve l’habitation familiale de Percin, et le camp d’Audiffredy qui est détruit ainsi que plusieurs autres habitations[2]. Il se porte ensuite vers la Rivière-Salée où se trouve un camp ou rassemblement dont les chroniqueurs Pelauque et Lecourt n’ont pas retenu le nom. Tandis que Bellegarde nettoie le Gros Morne et Trinité, La Rochette refoule les « aristocrates » vers le Vauclin et le Marin, où ils s’embarquent sur la frégate La Calipso, commandée par Mallevault le 21 juin 1793[3].

Quelques destinées spiritaines dans la tourmente

  1. Elisabeth affirme qu’après le débarquement britannique de février 1794, La Rochette perd la confiance de ses hommes[4], et se réfugie au Saint-Esprit chez son épouse Alexandrine, c’est-à-dire sur l’habitation caféière Jean-François Hayot Dubocage. On peut penser que cela a pu se produire pendant la retraite des compagnies de Chasseurs vers le Gros Morne, ou au moment de l’abandon par la garde nationale du poste fortifié du Morne la Régale, le 11 février. Cependant, Lecourt note dans son journal que c’est Bellegarde qui a forcé La Rochette à abandonner les Chasseurs le 17 février : « Cette opiniâtreté de la part du général qui faisait rejaillir sur tout un corps le mécontentement qu’il avait contre son chef, acheva d’aigrir les esprits contre lui (Bellegarde ou Rochambeau ?) (…) Les intrigues, les menées sourdes et secrètes désorganisèrent tout. Il força La Rochette son second commandant à l’abandonner ainsi que Naverres son major en les accablant de tout son mépris[5]».

Après la capitulation, La Rochette est dénoncé aux Britanniques par un voisin blanc, arrêté et déporté en France avec tous ceux que l’occupant a jugé indésirables. Il revient au Saint-Esprit après la paix d’Amiens et meurt dans un duel avec Coquille de Montcourt, vraisemblablement à Saint-Pierre, vers 1812.

Autre Blanc du Saint-Esprit, Goujon Belair fils rejoint les rangs de la République et siège au jury du Tribunal révolutionnaire de Fort-de-France pendant la période du gouvernement de Rochambeau [6]. Jean Baptiste Le Breton, né au Saint-Esprit vers 1769 y est nommé capitaine des Dragons de la Garde nationale par Rochambeau. Il abandonne sans doute le quartier et la défense du Morne la Régale avec Soudon, le 17 février, et se replie sur Fort-de-France. Lecourt écrit que, le 24 février, « l’on conduit a la municipalité un officier de dragon du Saint Esprit N/é Le Breton, que des chasseurs de Bellegarde[7] avaient arrêtés avec six de ses dragons a la rivière Monsieur. La municipalité en rend compte au général par la lettre N° 21. Et elle le fait consigner en attendant sa réponse à la maison d’arrêt.

Le général lui renvoya sa lettre en lui mandant en bas. J’ai fait mettre ces citoyens en liberté[8] ».

La municipalité de Fort de France soupçonnait avec raison les sept dragons de vouloir passer librement par le poste anglais pour rentrer chez eux ; ce qu’ils firent sitôt que Rochambeau les eût fait élargir. Comme tous les officiers, comme La Rochette, le Breton est arrêté et déporté par les Britanniques en 1794. Un Magalon, Blanc dont on ne sait s’il est du Saint-Esprit, est nommé secrétaire de l’ordonnateur Leborgne en 1793. Il officie à Fort-de-France où le surprend la capitulation ; il n’est pas inquiété par les Britanniques.

A la Rivière-Salée, Soudon de Rivecourt devient, dès 1793, le protégé et l’estafette de Rochambeau, tandis que son cousin du Marin est promu commandant des Gardes nationaux des quatre paroisses du Vent (Sainte Anne, Le Martin, Le Vauclin et le François) par le même Rochambeau.

Dans la nuit du 3 mars 1794, après la capitulation de Rochambeau, les esclaves du François se révoltent et affrontent la Milice. Jacques Nau, Spiritain, lieutenant au régiment de Guesdon et âgé de 68 ans, est tué à trois heures du matin dans le cimetière où les esclaves avaient été refoulés[9]. Son fils Jean Marie émigré ou déporté par les Britanniques, meurt à l’étranger en 1799. Il s’était marié au Saint-Esprit, en 1785, avec Marthe Pellerin de Saint-Pellerin. Le dernier Nau, leur fils Jean Jacques Onézime  meurt au Saint-Esprit en 1837, laissant jusqu’à nos jours son nom de famille à une rivière et à une habitation

Le 2 juillet 1802, alors que la Martinique est encore sous autorité britannique, les hommes de couleur perdent les droits politiques que la Révolution leur avait accordés et que l’occupant leur avait conservés.

La paix d’AMIENS avait entretemps été signée entre  l’Angleterre et la France, tandis que Napoléon rétablit l’esclavage » (*).

L’AGITATION DES LIBRES DE COULEUR (*)

L’AGITATION DES LIBRES DE COULEUR (*)

« Le 24 décembre 1847, le gouverneur Mathieu nous apprend qu’au Saint-Esprit, l’orfèvre Evitis (sans doute le même Heuvetis qu’on retrouve Conseiller Municipal en 1848) fait signer une pétition envoyée de Paris par Ledru-Rollin pour demander l’abolition immédiate de l’esclavage ; c’est ce qu’on a appelé la pétition des gens de couleur. Mathieu relève l’opposition du maire Peter Maillet qui assure qu’aucun habitant notable ne la signera[10]. Evitis s’était déjà manifesté en 1833, au moment de l’affaire Bissette sous le nom de Hovitis dit Zélo et avait été déporté en 1827 comme « dangereux ».

En février 1848, presque immédiatement après l’installation du gouvernement de la République, un comité de colons se réunit à Paris chez Lepelletier de Saint-Rémy pour préparer l’abolition, au sein duquel on relève les noms de Tanguy Duchâtel et de Louis Tanguy Duchâtel, habitants propriétaires au Saint-Esprit.

Pour organiser le travail, les plus éclairés ont abordé le problème de « la case et du jardin », par conséquent celui de la propriété foncière. Il n’en est cependant pas discuté à Paris et, sur place, les notables de toutes couleurs ont résolu le problème dans le sens du respect de la propriété des biens immobiliers. De plus, aussi bien à Paris qu’à la Martinique, on craint que le développement de la petite propriété nuise au « travail », c’est-à-dire à la production du sucre[11].

Pour organiser le travail libre, le Conseil privé de la Martinique, sur proposition du directeur de l’Intérieur Husson, demande, le 30 mars 1848, la désignation de trois habitants pour former une commission dans chaque commune. Husson est désigné comme président de cette commission et Lermerle comme vice président. La nomination des membres est laissée au choix des maires. Le 17 avril, la commission prend le nom de Chambre d’Agriculture chargée de faire un projet de règlement du travail libre fondé sur le principe de l‘association. Sinson Saint-Ange est désigné pour le Saint-Esprit.

Cependant, certains meneurs de la « classe de couleur », certains « grands blancs » tels Perrinnelle et Pécoul et quelques ateliers d’esclaves qui s’estiment déjà libres envisagent les choses autrement. Ils préfèrent le salaire, attribut de l’homme libre, et la garantie de la jouissance, sinon la propriété pleine et entière, de la case et du jardin. Cette doctrine ne trouve aucune satisfaction dans la proclamation du 23 mai qui met fin officiellement à l’esclavage et explique les évènements qui se produisent dès le lendemain dans le Centre et dans le Sud ».

LES LENDEMAINS DE L’ABOLITION (*)

Le 25 mai, l’abolition est proclamée dans la région qui va du Gros-Morne au Marin. Aussitôt des nouvelles alarmantes parviennent du Robert, du Trou-au-Chat et du Lamentin, ce qui motive l’envoi d’amis de l’ordre et de soldats sous le commandement de Husson. C’est seulement dans ce triangle qui inclut le Saint-Esprit qu’un mouvement attribué à Fortuné aurait produit quelque désordre.

Selon M. Joseph-Gabriel :

« Lors de la révolution esclavagiste de 1848, des troubles éclatèrent au Saint Esprit. Le soulèvement échoua après l’arrestation du nommé Fortuné Elore[12]  »

Le conseiller Garnier qui l’a jugé aux assises de Fort-de-France les 2, 4 et 6 décembre 1848 note en effet :

« La plus grande affaire a été celle de Fortuné et de ses 12 complices, accusés de pillage et de dévastations à main armée, dans la commune du François le 25 mai dernier…

Fortuné père : 6 ans de réclusion ; Despointes : 5 ans ; huit autres depuis trois ans jusqu’à 3 mois de prison ; Fortuné fils, Alexandre et Elphège acquittés[13] ».

Dans son rapport du 5 juin 1848, le gouverneur Rostoland donne des détails qui n’incluent pas de prénom :

« … quand est arrivée la nouvelle de l’abolition de l’esclavage. Des bandes s’étaient déjà formées dans les hauteurs du François et du Robert et elles n’ont pu être dispersées par la force armée envoyée à cet effet du chef lieu sous la conduite du citoyen Husson, Directeur de l’Intérieur, qu’après qu’elles eurent commis trois assassinats, exercé des violences sur des femmes et des

enfants, et commis des vols et brigandages de toutes espèces. Dix-sept de ces misérables sont arrêtés ; mais il paraîtrait que ce ne seraient pas les plus coupables. Le meneur de la bande principale serait un nommé Fortuné dont on n’a pu encore se saisir[14] ».

 LES EVENEMENTS DE 1870

                   LA RÉVOLTE DU SUD

Une bagarre oppose Léopold Lubin, un noir originaire de la Commune du Marin à un blanc Augier de Maintenon  sur la route de Grand Fond au marin. Deux thèses s’affrontent : Lubin déclare avoir reçu des coups de cravaches de Maintenon pour ne s’être pas écarté de son chemin, l’autre thèse celle de Maintenon est que Lubin ne se serait pas écarté assez vite. Souquet-Basiège, déclara 11 ans après  que Lubin se serait mis volontairement au travers du chemin de Maintenon et de son ami Pelet de Lautrec pour les obliger à passer dans les buissons. (10)

Lubin qui ne parvint pas à  obtenir réparation des  aux autorités locales, décida alors de se faire justice lui-même, et à infliger des coups de cravaches à l’un de ses agresseurs qui revenait de la messe dominicale, ce qui lui occasionna une incapacité  de travail de 20 jours.

Lubin est arrête, emprisonné et condamné le 19 août 1870, à 5ans de bagne et à 1500 francs, de dommages et intérêts pour » coups et blessures avec préméditation et guet-apens, ayant entrainé plus de 20 jours d’incapacité de travail ».

Le caractère raciste de l’affaire était évident, car la lourde condamnation de Lubin, par le Président Bourgoin qui auparavant l’avait condamné au bagne et la forte amende était sans commune mesure avec celle infligée  en 1875 du blanc Esch à 5mois de prison pour avoir agressé mortellement un noir (11)

Armand Nicolas (12) analyse la condamnation de la façon suivante : « Elle était l’illustration de la société martiniquaise : le paysan face au grand propriétaire, l’homme de couleur face au seigneur blanc méprisant, l’affranchi de 1848 face à l’ancien maître qui songe avec nostalgie à la belle époque où le fouet était la cloche de l’habitation ».

Ce sont ces faits qui sont à l’origine de  » l’Affaire Lubin » qui va embraser tout le sud de la Martinique. Un groupe de 300 personnes armé de coutelas, bambous aiguisés, quelques fusils marchèrent avec à sa tête Eugène Lacaille (13) partit du morne Honoré à Rivière-Pilote, rejoint par un autre groupe encore plus important conduit par Louis Telgard criant : « morts aux blanc, morts à Codé »

Le gouverneur de Loisne décréta l’état de siège dans 15 communes parmi lesquelles le Saint-Esprit qui dénombra  7 propriétés incendiées, 18 tués et blessés.

La répression s’organisa. Le dispositif militaire partagea la Martinique en une région Sud et une région centre pour barrer l’entrée toute incursion au Nord. Au centre de cette stratégie, se trouvait  la commune de Saint-Esprit.

 » le bourg fut le centre de concentration des forces anti rébellion »

Des chefs de l’insurrection, Eugène Lacaille, Louis Gertrude Isidore, Cyrille Nicanor, Furcis Carbonnel, Louis Charles Hutte,  furent exécutés à Fort de France au polygone de Desclieux. Telgard a pu s’enfuir vers l’île de Sainte-Lucie.

D’autres sont condamnés à la déportation, aux travaux forcés.

Monsieur le Maire,

Eugène Lacaille[15] a été arrêté hier matin dans les bois du Saint-Esprit et écroué au fort Saint-Louis.

Déjà deux de ses fils avaient été pris lors de la destruction du camp formé sur sa propriété de la Régale ; plus tard sa concubine et un autre fils ont été capturés dans le canal de Sainte-Lucie.

Parmi les deux cents prisonniers déposés au fort Desaix, il se trouve plusieurs chefs de bandes très gravement compromis. Quelques autres sont encore signalés à l’autorité, qui les fait poursuivre et traquer par tous les moyens dont elle peut disposer.

Les bandes sont dispersées et ne peuvent plus se reformer. L’ordre matériel est donc rétabli.

Aujourd’hui, il importe au plus haut point d’assurer la reprise du travail sur les habitations où il a été interrompu.

Des instructions ont été données à ce sujet aux syndics de l’immigration, aux commissaires de police et aux juges de paix.

Employez-y tous vos soins, toute votre influence, Monsieur le Maire. Insistez auprès des propriétaires, dont la sérénité est assurée, pour qu’ils viennent au plus tôt réorganiser leurs ateliers, et que ceux-ci sachent bien qu’après s’être laissé entraîner à l’abandon des habitations et à l’oubli de leurs devoirs, ils ne peuvent mériter l’indulgence de l’autorité qu’en rentrant immédiatement dans l’ordre et la régularité du travail. (…)

Le Directeur de l’Intérieur,

Trillard. »

MO du 4 octobre 1870 p. 5 : Troubles de la Martinique

Dès le 22, (…) le capitaine Delpoux, avec une forte section d’infanterie, recevait l’ordre d’occuper de suite le point stratégique du Saint-Esprit et de combiner ses mouvements avec ceux du lieutenant Bourdonnelle (détaché avec des marins à la Rivière Salée), à effet non seulement de barrer le passage aux insurgés, mais encore de les refouler dans le sud et de les cerner avec les troupes qui y opéraient. (…) De Fort-de-France (…) le détachement formé par M de Maynard et commandé par M. La Rougery fut dirigé sur la Rivière Salée, d’où il se porta rapidement sur le Saint-Esprit, qui était fortement menacé par les insurgés. (…)

Les volontaires à cheval, commandant Lionnel Roy, (…) se rabattirent sur le Saint-Esprit ; les volontaires à pied de Saint-Pierre, commandant de Catalogne, furent dirigés sur le Saint-Esprit. (…)

Plus tard, le Gouverneur invita un détachement à se rendre du Gros-Morne au Saint-Esprit, pour prendre part aux opérations du sud.

 

MO n° 23, 21 mars 1871, p. 1 : 1er conseil de guerre

« (…) Dans l’espace de quelques jours, le feu mis  (…)

Au Saint-Esprit : sur les habitations Sébastien Nau (Beauséjour et Grand-Fonds), Cazalé, d’Aubermesnil, Saint-Pé et Miram Lebreton.

A la Rivière-Salée : sur les habitations Gustave Garnier Laroche »

CAOM, SG Martinique, C 21 D  Insurrection de 1870

Responsabilité des communes 1871-1885

Imprimé des débats du Conseil de guerre avril 1871

Mémoires des propriétaires, au Saint-Esprit : Sébastien Nau et demoiselle Joséphine Nau pour Beauséjour et Grand Fond, Casalé, Daubermesnil, Saint Pée et Miriam Le Breton et Symphorien Garnier Laroche pour une sucrerie au Saint-Esprit.

La commune est condamnée à payer 65.000 frs y compris les frais de procédure. Le paiement s’échelonne de 1876 à 1883.

CAOM SG Martinique C 21 D 184 : délibérations du Conseil municipal du St esprit. Exposé, récit de l’adjoint au maire de Rivière Pilote Pomponne. Mémoire de Nau pour Grand Fond et Coulée d’Or, requête du sieur Garnier Laroche

30 mars 1873 Délibération du conseil municipal au sujet des réparations à verser pour 1870 : 65.000 francs C 21 D 181

Affaire de 1870 : PV de délibération du Conseil municipal du Saint-Esprit en février 1895.